Stérilité masculine : quand elle finit par passer au second plan

Un père et sa fille de dos près d’un van, illustrant un témoignage sur la stérilité masculine, la PMA et la paternité.

En 2005, j’ai appris presque au même moment deux choses qui allaient profondément marquer ma vie.

J’ai appris que j’étais stérile.

Et ma mère m’a annoncé qu’elle avait un cancer avancé.

Ces deux nouvelles auraient pu m’effondrer. Pourtant, avec le recul, je comprends que la seconde a profondément changé la manière dont j’ai vécu la première.

Je ne parle ici qu’en mon nom. Je ne prétends pas représenter tous les hommes confrontés à l’infertilité. Je sais que la stérilité peut être vécue comme un véritable bouleversement, parfois comme une atteinte à l’identité, à la masculinité, au couple ou au projet de vie.

Moi, je l’ai vécue autrement.

Une annonce difficile, mais pas une atteinte à ma masculinité

Avec ma compagne de l’époque, nous avions un désir d’enfant. Elle souffrait d’endométriose et, de mon côté, les examens ont fini par montrer que mes spermatozoïdes n’arrivaient pas à maturité.

J’étais presque quadragénaire.

J’avais eu auparavant une vie sexuelle épanouie et rien, absolument rien, ne m’avait laissé penser qu’un jour un médecin pourrait m’annoncer que j’étais stérile.

Sexuellement, tout fonctionnait normalement.

C’est important de le préciser, parce que stérilité et impuissance sont deux réalités différentes, même si elles sont parfois confondues dans l’imaginaire collectif.

Je n’ai donc jamais vécu cette annonce comme une perte de virilité.

Je reconnais d’ailleurs volontiers que si j’avais été confronté à des troubles majeurs de l’érection, j’aurais probablement ressenti les choses différemment.

Mais ce n’était pas ma situation.

Et surtout, au même moment, il y avait ma mère.

Quand la maladie de ma mère a tout remis en perspective

Je suis fils unique et j’avais avec ma mère une relation extrêmement forte.

Une complicité rare.

Elle vivait à Toulouse, moi à Nantes.

Elle avait attendu le dernier moment pour m’annoncer son cancer avancé, parce qu’elle savait que cette nouvelle allait me faire énormément de mal.

Je me souviens parfaitement du jour où elle me l’a dit au téléphone.

Lorsque j’ai raccroché, je suis sorti marcher.

J’ai marché pendant des heures dans Nantes.

J’étais complètement ailleurs.

Quelques mois plus tard, j’ai accompagné ma mère jusqu’à la fin de sa vie.

Je garde encore aujourd’hui l’image du couloir de l’hôpital.

Je le traversais pour aller jusqu’à sa chambre.

Je voyais des personnes extrêmement amaigries, affaiblies, transformées par la maladie et les traitements.

Puis j’arrivais auprès de ma mère.

Elle avait perdu ses cheveux.

Elle n’était plus que l’ombre de la femme que j’avais connue.

À la fin, elle ne me reconnaissait plus.

Je pouvais rester des après-midi entières auprès d’elle, sans que nous parlions réellement.

Et c’est probablement à ce moment-là que ma perception de ma propre stérilité a changé définitivement.

Je me disais simplement :

Je suis en bonne santé.

Oui, je suis stérile.

Oui, notre projet d’enfant est compliqué.

Mais je suis vivant.

Je vais bien.

Au bout de ce couloir, très sincèrement, je n’avais plus le sentiment d’avoir un problème insurmontable.

La stérilité relativisée, mais un parcours de PMA éprouvant

Relativiser la stérilité ne signifie pas que le parcours de PMA a été facile.

Bien au contraire.

C’est un parcours éprouvant.

Il faut être disponible.

Se déplacer.

Multiplier les rendez-vous.

Remplir des dossiers.

Passer des évaluations.

Et surtout, lorsqu’une tentative échoue, il faut recommencer.

Encore.

Puis encore.

Nous avons été suivis notamment au CECOS de Rennes, alors que nous vivions à Nantes.

Cela impliquait des déplacements, de l’organisation, du temps, et une fatigue qui s’accumule.

Nous avons connu plusieurs tentatives avant de passer aux FIV.

Et lorsqu’une tentative échoue, ce n’est pas seulement un résultat médical négatif.

C’est un espoir qui s’effondre.

Les spermogrammes : une expérience dont on parle peu

Il y a aussi une dimension masculine de la PMA dont on parle peu.

Les spermogrammes.

Je précise que je raconte ici ce que j’ai vécu il y a une vingtaine d’années. Les pratiques ont peut-être évolué depuis.

Mais pour moi, ces moments ont été particulièrement désagréables.

Le matin.

Un laboratoire.

Une petite pièce blanche.

Froide.

Impersonnelle.

Et l’on vous demande de produire un prélèvement de sperme.

Je l’ai mal vécu.

Je trouvais la situation gênante, presque humiliante.

C’est assez paradoxal.

La stérilité elle-même ne m’atteignait pas particulièrement dans mon identité masculine.

Mais certaines étapes très concrètes du parcours médical, elles, m’ont réellement pesé.

Être à côté de celle qui subit les traitements

Il faut aussi dire une chose.

Dans notre parcours, l’essentiel des traitements physiques reposait sur ma compagne.

Les injections.

Les examens.

Les traitements hormonaux.

Les attentes.

Les annonces.

J’ai essayé de l’accompagner autant que possible.

Et lorsqu’une tentative échoue, regarder la personne que l’on aime s’effondrer est extrêmement difficile.

On parle souvent, à juste titre, du poids physique de la PMA sur les femmes.

Mais il existe aussi une position particulière pour le conjoint : être présent, soutenir, attendre, espérer, parfois se sentir impuissant face à la souffrance de l’autre.

Et puis, un jour, la grossesse

Après plusieurs tentatives, nous sommes passés par la FIV.

Et à la troisième tentative, la grossesse a commencé.

Après autant d’attente, autant d’échecs et autant d’incertitude, cette annonce ressemblait presque à un miracle.

Pendant des années, tout semblait nous dire que devenir parents allait être extrêmement difficile.

Et soudain, cela devenait possible.

Quelques mois plus tard, je devenais père.

Pas père biologique.

Mais père.

Et pour moi, cela n’a jamais fait de différence.

Être père ne se résume pas à transmettre ses gènes

Avec le recul, c’est probablement ce que toute cette histoire m’a appris de plus important.

La paternité ne se résume pas à la biologie.

Être père, pour moi, c’est être là.

Accompagner.

Protéger.

Regarder grandir.

Transmettre.

Partager.

Construire une complicité.

Et cette complicité a une place particulière dans mon histoire.

Parce que ma mère et moi étions extrêmement proches.

Et c’est cette même qualité de relation que j’ai ensuite retrouvée avec ma fille.

« Quand est-ce que je serai grand-mère ? »

Ma mère me posait souvent cette question.

« Quand est-ce que je serai grand-mère ? »

Elle rêvait d’avoir une petite-fille.

Elle ne l’a jamais connue.

Et ma fille n’a jamais connu sa grand-mère.

C’est l’un de mes plus grands regrets.

Je parle pourtant souvent de ma mère à ma fille.

Je lui raconte qui elle était.

Je lui dis parfois :

« Si ta grand-mère était encore là, je suis certain que vous vous entendriez très bien toutes les deux. »

Parce qu’elles auraient probablement partagé cette même complicité.

« Maman, je te présente ta petite-fille »

En 2023, alors que je traversais une période particulièrement difficile avec ma fille, j’avais loué un van.

Je voulais lui montrer certains endroits importants de ma vie.

Lui transmettre mon histoire.

Nous sommes allés à Châteauroux, au cimetière où ma mère est enterrée.

Il y avait une photo d’elle sur la tombe.

J’ai pris ma fille par la main.

Nous pleurions tous les deux.

Et j’ai simplement dit :

« Maman, je te présente ta petite-fille. »

Ce moment est resté gravé en moi.

Parce qu’il résume finalement beaucoup de choses.

Ma mère rêvait d’une petite-fille.

Elle n’a jamais pu la rencontrer.

Mais d’une certaine manière, j’ai essayé de créer ce lien malgré le temps et malgré l’absence.

Une autre idée de la transmission

Je n’ai pas transmis mes gènes à ma fille.

Mais je lui ai transmis autre chose.

Une histoire.

Des souvenirs.

Une manière d’aimer.

Une façon d’être présent.

Peut-être même une part de cette complicité que ma mère m’avait donnée avant elle.

Et c’est probablement pour cela que, lorsque je regarde aujourd’hui mon parcours, ma stérilité a fini par passer au second plan.

Elle fait partie de mon histoire.

Elle a eu des conséquences.

Elle nous a fait traverser un parcours médical et émotionnel difficile.

Mais elle ne m’a jamais défini.

Et surtout :

elle ne m’a jamais empêché d’être père.


🎙️ À écouter également dans le podcast L’Ombre invisible
Stérilité masculine : quand elle finit par passer au second plan

Axel Rivage
Témoigner. Alerter. Transmettre. Reconstruire.