Hommes victimes : ce que la Suisse semble avoir compris avant la France

Homme seul, la tête entre les mains, illustrant la détresse et l’isolement pouvant accompagner les violences psychologiques et conjugales.

Je viens d’écouter un podcast suisse consacré aux hommes victimes de violences conjugales psychologiques.

Il est produit par LaKriée Média et réunit notamment Jessica Héritier, de l’UIMPV, ainsi que Serge Guinot, directeur de Pharos Genève. Il aborde les difficultés de révélation et de détection, les violences psychologiques, les violences réactionnelles, l’accompagnement, les stéréotypes de genre, l’impact sur les enfants, la visibilité et la formation des professionnels.

Et je dois le dire : je me suis reconnu dans énormément de choses qui y étaient évoquées.

Pas seulement dans les violences elles-mêmes.

Mais dans les mécanismes.

Dans la difficulté à comprendre ce qui nous arrive.

Dans le silence.

Dans la honte.

Dans cette capacité que certains hommes peuvent avoir à supporter longtemps, à minimiser, à pardonner, à chercher encore une explication ou une solution.

Ce podcast m’a surtout laissé avec une question :

pourquoi ai-je le sentiment que la prise en charge des hommes victimes est aujourd’hui plus structurée et plus visible en Suisse qu’en France ?

Se reconnaître comme victime quand on est un homme

Avant même de demander de l’aide, encore faut-il parvenir à se reconnaître soi-même comme victime.

Et pour certains hommes, cette étape peut être particulièrement difficile.

Nous avons encore profondément intégré certaines représentations :

un homme doit être fort.
Un homme doit savoir se défendre.
Un homme doit encaisser.
Un homme ne doit pas avoir peur.

Alors lorsqu’un homme vit sous emprise, lorsqu’il est humilié, contrôlé ou constamment dévalorisé, il peut passer énormément de temps à se demander s’il est réellement victime.

Il cherche parfois ce qu’il aurait pu faire différemment.

Il excuse.

Il minimise.

Et surtout, il se tait.

Pharos Genève met précisément en avant la honte, la peur et la culpabilité parmi les freins qui empêchent les victimes de chercher de l’aide. L’association propose un accompagnement spécifique pour les hommes victimes de violence en couple ainsi que des groupes de parole confidentiels.

Quand certaines qualités deviennent des vulnérabilités

Un passage du podcast m’a particulièrement marqué.

Il était question de certains hommes très empathiques, conciliants, loyaux, capables de beaucoup supporter.

Je me suis reconnu dans cette description.

Je continue à penser que la gentillesse est une qualité.

Mais je comprends aussi qu’une qualité peut devenir une vulnérabilité lorsqu’elle est exploitée par quelqu’un qui culpabilise, contrôle ou manipule son partenaire.

Je ne prétends évidemment pas que toutes les victimes ont le même profil.

Mais la question mérite d’être posée :

certaines personnes restent-elles davantage sous emprise parce qu’elles donnent encore une chance, puis une autre, puis encore une autre ?

Parce qu’elles cherchent toujours à comprendre.

Parce qu’elles veulent réparer.

Parce qu’elles croient longtemps que la situation peut encore changer.

Et parfois, le temps de comprendre ce qui se passe réellement, plusieurs années ont déjà passé.

La sexualité peut elle aussi devenir un terrain de violence

Le podcast évoque également les violences sexuelles.

Ce passage m’a obligé à réfléchir à certains éléments de mon propre parcours.

On pense souvent à la violence sexuelle uniquement sous l’angle de l’agression ou de la contrainte physique.

Mais la sexualité peut aussi devenir un terrain de dénigrement.

D’humiliation.

De contrôle.

Les critiques répétées sur le corps, les performances sexuelles ou la virilité peuvent, lorsqu’elles s’inscrivent dans une dynamique d’emprise et de rabaissement, participer à une violence plus globale.

Pharos inclut d’ailleurs explicitement les violences verbales, psychologiques, physiques, sexuelles et économiques parmi les formes que peut prendre la violence conjugale.

Parfois, les mots permettant de comprendre ce que l’on a vécu arrivent longtemps après les faits.

Cela ne signifie pas qu’il faut réinterpréter chaque conflit de couple comme une violence.

Mais certains comportements que l’on avait simplement classés comme « critiques » ou « disputes » peuvent prendre un tout autre sens lorsqu’on les replace dans une dynamique durable d’humiliation et d’emprise.

Accueillir les hommes ne suffit pas forcément

C’est probablement l’un des points qui m’a le plus interpellé.

Certaines structures affirment :

« Nous accueillons aussi les hommes. »

Et c’est évidemment positif.

Mais être ouvert aux hommes victimes et avoir une prise en charge spécifiquement pensée pour eux ne sont peut-être pas exactement la même chose.

Parce qu’un homme qui a mis des années à parler peut arriver avec des freins particuliers.

La honte.

La peur d’être ridiculisé.

La crainte de ne pas être cru.

La difficulté même à employer le mot « victime ».

Une mauvaise réaction peut suffire à le faire repartir.

Et peut-être à ne plus jamais demander d’aide.

C’est là que le modèle de Pharos Genève m’intéresse.

L’association se présente clairement comme une structure offrant aux hommes victimes un lieu où parler, être entendus et bénéficier d’un accompagnement spécifique selon leurs besoins. Elle organise aussi des rencontres mensuelles entre pairs.

Cela peut sembler être un détail.

À mes yeux, ça ne l’est pas.

Reconnaître l’existence des hommes victimes est une chose.
Savoir les accueillir en est une autre.

Une réalité qui ne peut plus être qualifiée d’anecdotique

Pharos Genève affiche aujourd’hui sur son site que 30 % des victimes de violence conjugale sont des hommes, en se référant à l’OFS 2024.

Ce chiffre doit évidemment être interprété dans le contexte suisse et ne signifie pas que toutes les formes de violence ou leur gravité se répartissent de manière identique entre femmes et hommes.

Mais il dit tout de même quelque chose d’essentiel :

les hommes victimes ne constituent pas un phénomène marginal au point de pouvoir être ignoré.

Et pourtant, leur parole demeure beaucoup moins visible.

C’est précisément ce paradoxe qui m’intéresse.

S’ils sont nombreux à être concernés, pourquoi sont-ils si peu nombreux dans les associations ?

Pourquoi entend-on si peu leurs témoignages ?

Pourquoi existe-t-il encore si peu de structures clairement identifiées pour eux ?

Et en France ?

En France, il existe évidemment des initiatives.

Il existe SOS Hommes Battus.

Il existe des professionnels qui prennent ce sujet très au sérieux.

Certaines associations généralistes accueillent également des victimes masculines.

Mais la visibilité reste très faible.

Et surtout, l’offre spécialisée paraît beaucoup plus limitée.

Cela peut créer un cercle assez redoutable :

on parle peu des hommes victimes ;

ils se reconnaissent moins facilement comme victimes ;

ils demandent moins d’aide ;

ils sont donc moins présents dans les dispositifs ;

et cette faible présence finit par renforcer l’idée qu’ils seraient extrêmement rares.

L’absence de visibilité nourrit l’absence de visibilité.

C’est précisément ce cercle qu’il faudrait parvenir à casser.

Ce que la Suisse peut nous apprendre

Je ne prétends pas que la Suisse aurait tout compris et que la France ne ferait rien.

Ce serait caricatural.

Mais lorsque je vois qu’une structure comme Pharos travaille depuis des années spécifiquement avec les hommes victimes, organise des groupes de parole et communique clairement sur cette réalité, je pense que nous avons intérêt à regarder ce qui fonctionne ailleurs.

Le site Prévention de la violence, dans un article publié le 10 juillet 2026 par Sandrine Tinland, relaie précisément le podcast qui a déclenché ma réflexion et souligne plusieurs enjeux : difficultés de révélation, stéréotypes de genre, accompagnement des victimes, impact sur les enfants, visibilité du phénomène et formation des professionnels.

Ce sont exactement les questions que j’aimerais désormais approfondir.

Comment les hommes arrivent-ils jusqu’à ces structures ?

Combien d’années attendent-ils avant de parler ?

Qu’est-ce qui les empêche de demander de l’aide ?

Les professionnels doivent-ils recevoir une formation spécifique ?

Et surtout :

qu’est-ce que la France pourrait apprendre de l’expérience suisse ?

J’aimerais beaucoup pouvoir échanger prochainement avec celles et ceux qui travaillent concrètement sur ces questions en Suisse.

Parce que rendre visibles les hommes victimes ne consiste pas seulement à rappeler qu’ils existent.

Il faut aussi leur donner un endroit où parler.

Un endroit où être écoutés.

Et surtout…

un endroit où ils puissent se sentir légitimes à demander de l’aide.


🎙️ Mon podcast : Hommes victimes : ce que la Suisse semble avoir compris avant la France

Pour aller plus loin

🎧 Podcast de LaKriée Média – UIMPV : hommes victimes
Écouter le podcast de LaKriée Média

📖 Prévention de la violence – Les hommes victimes de violences conjugales psychologiques
Lire l’article de Sandrine Tinland

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