La première rentrée où il ne va rien se passer

Aujourd’hui, ma fille fait sa rentrée en classe préparatoire.

Pour beaucoup de familles, ce serait simplement une nouvelle étape scolaire. Une rentrée importante, bien sûr, avec son lot de fierté, d’appréhension et de nouveaux projets.

Pour moi, elle représente beaucoup plus.

C’est peut-être la première rentrée depuis très longtemps où il ne va rien se passer.

Pas d’audience à préparer.
Pas de dossier judiciaire.
Pas de courrier d’avocat.
Pas de services sociaux.
Pas cette inquiétude permanente de savoir ce que les semaines suivantes vont encore nous réserver.

Juste une rentrée.

Et après toutes ces années, je découvre que cette banalité peut avoir quelque chose d’extraordinaire.

Si on nous avait dit ça…

Lorsque je regarde aujourd’hui le chemin parcouru, je repense forcément à la petite fille qu’elle était.

Il y a eu la dyslexie.

Il y a eu le harcèlement scolaire.

Il y a eu les difficultés et les moments où il fallait reconstruire la confiance.

Au collège, il a fallu reprendre certaines bases, travailler encore et encore, parfois dans des circonstances familiales particulièrement compliquées.

Puis le Covid est arrivé.

Nous travaillions comme nous pouvions. Même lorsqu’elle n’était pas avec moi, nous trouvions parfois des moyens de continuer à avancer ensemble.

À cette époque, mon objectif n’était évidemment pas qu’elle entre un jour en classe préparatoire.

Je voulais simplement empêcher que toutes les difficultés qu’elle traversait décident de son avenir à sa place.

Aujourd’hui, lorsqu’elle franchit cette nouvelle étape, une phrase me revient :

Si on nous avait dit ça un jour…

Je ne suis pas certain que je l’aurais cru.

Cette réussite lui appartient

Je tiens cependant à le dire clairement : son parcours scolaire lui appartient.

C’est elle qui a travaillé.

C’est elle qui a appris à surmonter ses difficultés.

C’est elle qui a progressé.

C’est elle qui a passé les examens et obtenu les résultats qui lui permettent aujourd’hui d’entamer des études exigeantes.

Mon rôle de père a été différent.

Être présent.

L’aider quand elle en avait besoin.

L’encourager lorsqu’elle doutait.

Et essayer de préserver autour d’elle suffisamment de stabilité pour qu’elle puisse continuer à construire son propre avenir.

Pourquoi je me suis battu

Cette rentrée me ramène aussi à plusieurs années beaucoup plus difficiles.

Pendant longtemps, la peur d’une séparation et d’un placement a accompagné notre quotidien.

J’ai vécu des années extrêmement éprouvantes dans mes rapports avec différentes institutions et les services sociaux.

Je sais qu’il existe des situations dans lesquelles la protection de l’enfance et le placement d’un enfant sont indispensables.

Mais je sais également ce que j’ai vécu et pourquoi, dans notre situation, je me suis battu pour préserver la stabilité de ma fille.

Son environnement.

Sa scolarité.

Ses repères.

Ses projets.

Et le lien qui nous unissait.

Je ne peux évidemment pas savoir ce qu’aurait été sa vie si les événements avaient pris une autre direction.

Mais aujourd’hui, en la regardant commencer ses études, je mesure ce que j’essayais de protéger pendant toutes ces années.

Et je peux enfin me dire :

ça valait le coup.

Une pensée pour les parents qui se battent encore

Aujourd’hui, j’ai aussi une pensée pour les parents qui vivent encore au milieu des dossiers, des évaluations, des procédures et des décisions.

Ceux qui ont peur.

Ceux qui sont épuisés.

Ceux qui ont parfois l’impression que leur parole n’est plus entendue.

Les situations sont toutes différentes et il serait absurde de prétendre qu’une histoire peut résumer toutes les autres.

Mais il existe une chose que les institutions ne devraient jamais perdre de vue :

derrière chaque dossier, il y a un enfant.

Avec son école.

Ses amis.

Ses fragilités.

Ses rêves.

Et un avenir qui est en train de se construire.

Juste la vie. Enfin.

Je ne sais pas ce que donneront ces deux années de classe préparatoire.

Elles seront certainement exigeantes.

Il y aura des moments de fatigue, des doutes, peut-être des mauvaises notes et probablement quelques découragements.

Cette fois, je ne veux pas faire le chemin à sa place.

Je veux simplement rester présent.

L’encourager.

Et lui rappeler, lorsqu’elle en aura besoin, tout le chemin qu’elle a déjà parcouru.

Aujourd’hui, je n’ai pas envie de parler de justice.

Je n’ai pas envie de parler de procédures.

Je n’ai même pas envie de parler de combat.

J’ai simplement envie de dire :

Bravo, ma fille.

Et de savourer quelque chose que j’attendais peut-être depuis très longtemps sans même le savoir :

une rentrée où il ne va rien se passer.

Juste la vie.

Enfin.


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L’Ombre invisible — Témoigner. Alerter. Transmettre. Reconstruire.