Quand deux réalités se rencontrent
Ce que le rapport Lyhanna révèle de l’écart entre les institutions et les familles.
Depuis plusieurs jours, je lis le rapport consacré à l’affaire Lyhanna. J’écoute les interviews, je regarde les débats, je découvre les réactions des magistrats, des journalistes, des associations… mais aussi celles des familles.
Plus j’avance dans cette lecture, plus je ressens un mélange d’espoir, de tristesse et d’incompréhension.
De l’espoir, parce que ce drame pousse enfin notre société à s’interroger sur la manière dont sont traités les signalements concernant les enfants.
Mais aussi une profonde émotion. Parce que derrière certaines pages de ce rapport, je retrouve des mécanismes qui me sont douloureusement familiers.
Cet article n’a pas pour objectif de juger une affaire que je ne connais pas dans tous ses détails.
Mon intention est différente.
Je voudrais simplement essayer de comprendre pourquoi les institutions et certaines familles peuvent parfois avoir une perception si différente d’une même réalité.
Deux réalités peuvent coexister
En écoutant les échanges organisés au tribunal judiciaire de Nantes, une phrase a retenu toute mon attention.
Cette phrase, prononcée par une mère présente dans la salle, résume probablement mieux que n’importe quel long discours ce que beaucoup de familles ressentent.
D’un côté, des magistrats, des enquêteurs, des travailleurs sociaux et des professionnels qui exercent leur mission avec sérieux, souvent dans des conditions difficiles et avec des moyens parfois insuffisants.
De l’autre, des parents qui ne voient plus un dossier, mais leur enfant. Des familles qui vivent chaque jour avec l’angoisse, l’attente, les silences, les décisions et les conséquences de ces décisions.
Ces deux réalités ne sont pas forcément incompatibles.
Elles existent en même temps.
Pourtant, lorsqu’elles ne se comprennent plus, un fossé se creuse peu à peu. Et c’est souvent dans ce fossé que naissent l’incompréhension, la perte de confiance et parfois le sentiment de ne plus être entendu.
« Une institution peut avoir le sentiment d’avoir respecté une procédure… tandis qu’une famille peut avoir le sentiment de ne jamais avoir été réellement écoutée. »
Ce n’est pas une opposition entre deux camps.
C’est la rencontre de deux regards différents sur une même réalité.
Ce que le rapport m’a appris
Comme beaucoup de Français, j’ai d’abord découvert cette affaire à travers les journaux télévisés, les radios et les articles de presse.
Puis j’ai pris le temps de lire le rapport officiel.
Et j’ai été surpris.
Ce document est beaucoup plus nuancé que les débats auxquels nous avons assisté ces derniers jours.
Il ne cherche ni à désigner un responsable unique, ni à accuser toute une institution.
Il montre au contraire qu’une succession de décisions, de transmissions imparfaites, de priorités différentes et de contrôles insuffisants peut progressivement fragiliser tout un dossier.
« Ce ne sont pas toujours les grandes erreurs qui provoquent les plus grandes tragédies. Ce sont parfois plusieurs petites défaillances qui, mises bout à bout, finissent par produire des conséquences irréversibles. »
Cette lecture m’a profondément marqué.
Parce qu’elle ne parle pas seulement d’une affaire judiciaire.
Elle parle aussi de la manière dont une alerte peut progressivement perdre son caractère d’urgence au fil des transmissions, des procédures et des changements d’interlocuteurs.
C’est probablement cette réflexion qui m’a le plus interpellé.
En lisant ce rapport, je me suis revu
Je ne compare pas mon histoire à celle de Lyhanna.
Chaque affaire est unique. Chaque enfant, chaque famille et chaque décision méritent d’être considérés avec prudence et humilité.
Pourtant, en lisant ce rapport, certains mécanismes m’ont profondément bouleversé.
Les relances répétées d’une mère. Les alertes. L’attente. Le sentiment que l’urgence ressentie par une famille ne soit pas toujours perçue avec la même intensité par les institutions.
Pendant près de vingt ans, j’ai connu ce sentiment.
Celui de transmettre des éléments, d’alerter, d’écrire, de demander que l’on regarde un dossier autrement… tout en ayant parfois l’impression que ce que je considérais comme essentiel devenait, au fil des procédures, un dossier parmi d’autres.
« Ce qui m’a le plus marqué n’a jamais été la complexité de la justice. C’est le sentiment de ne plus être entendu. »
Avec le temps, j’ai compris qu’une procédure pouvait être juridiquement irréprochable tout en laissant une famille profondément meurtrie.
Ce décalage est difficile à expliquer à ceux qui ne l’ont jamais vécu.
Pourtant, je suis convaincu que c’est précisément dans cet espace, entre la réalité des institutions et celle des familles, que se joue une grande partie de la confiance envers la justice.
À lire prochainement…
Ce premier article ouvre une série de réflexions consacrées au rapport Lyhanna et, plus largement, au dialogue entre les institutions et les familles.
Dans les prochains articles, j’aborderai notamment les questions suivantes :
• Le manque de moyens explique-t-il vraiment tout ?
• Comment une urgence peut-elle progressivement devenir un dossier parmi tant d’autres ?
• Pourquoi certaines familles ont-elles le sentiment de ne plus être entendues ?
• Comment reconstruire la confiance entre les citoyens et les institutions ?
Mon objectif n’est pas d’accuser. Mon objectif est de comprendre, de partager mon expérience et de contribuer, à mon échelle, à un dialogue qui puisse être utile à d’autres familles.
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Cette réflexion est également disponible en version audio, sur Spotify et sur YouTube.
Pour celles et ceux qui préfèrent écouter plutôt que lire, retrouvez la chronique « Quand deux réalités se rencontrent ».

À propos d’Axel Rivage Père engagé et créateur du podcast L’Ombre Invisible, Axel documente le parcours des hommes face aux violences conjugales et aux défis de la justice familiale.
À travers ses écrits et ses témoignages, il œuvre pour que le silence ne soit plus une fatalité.
