Hommes victimes de violences conjugales : pourquoi restent-ils si invisibles ?
Honte, difficulté à se reconnaître comme victime, manque de données, recherche encore limitée, formation des professionnels… Les hommes victimes existent. Mais avons-nous réellement construit les outils permettant de les voir, de les entendre et de les accompagner ?
Il y a quelques semaines, j’ai échangé avec une étudiante travaillant sur les violences conjugales.
Je lui ai posé une dizaine de questions.
Je voulais comprendre ce que ses recherches lui avaient permis de trouver sur un sujet auquel je suis particulièrement sensible : les hommes victimes de violences conjugales.
Je m’attendais à obtenir des chiffres, des études, des références, peut-être des comparaisons internationales.
J’en ai obtenu quelques-unes.
Mais ce qui m’a peut-être le plus interpellé, c’est justement tout ce qu’elle n’a pas trouvé.
Des données difficiles à identifier. Peu de travaux consacrés spécifiquement aux hommes. Presque rien, dans ses recherches, sur les violences sexuelles qu’ils peuvent subir au sein du couple.
Une question finit alors par apparaître :
Comment rendre visibles des victimes que nous connaissons encore aussi mal ?
Pourquoi certains hommes victimes restent-ils silencieux ?
C’est probablement l’un des éléments les plus intéressants ressortant de nos échanges.
Selon cette étudiante, la honte constitue l’un des freins à la parole.
Mais elle évoque également quelque chose de plus profond : la difficulté, pour certains hommes, à se sentir légitimes dans le rôle de victime.
Un homme reste souvent associé, dans nos représentations collectives, à la force, à la maîtrise de soi, à la capacité de se défendre.
Comment reconnaître alors que l’on a peur ?
Comment dire que l’on est sous emprise ?
Comment expliquer que l’on subit des violences de la part de la personne avec laquelle on partage sa vie ?
Et comment demander de l’aide lorsqu’on ne se reconnaît pas soi-même dans l’image sociale que l’on se fait d’une victime ?
Cette première réflexion en entraîne immédiatement une autre.
Et si le problème n’était pas seulement qu’ils ne parlent pas ?
Encore faut-il penser à leur poser la question
L’étudiante formule en effet une hypothèse intéressante à partir de ses recherches et de ses échanges : les professionnels de l’accompagnement ne penseraient pas toujours à interroger un homme sur d’éventuelles violences conjugales aussi spontanément qu’ils pourraient le faire avec une femme.
Elle y voit notamment le poids des stéréotypes.
Il faut rester prudent : cette observation ne permet pas, à elle seule, de démontrer l’existence d’une différence générale de prise en charge.
Elle-même précise d’ailleurs que, dans les associations et auprès des professionnels qu’elle a rencontrés, elle n’a pas constaté de différence dans l’accompagnement une fois l’homme reconnu comme victime.
C’est une distinction essentielle.
Le problème pourrait donc se situer, au moins en partie, avant l’accompagnement :
dans la capacité de la victime à parler ;
dans la capacité de son entourage à entendre ;
et peut-être dans notre capacité collective à imaginer qu’un homme puisse lui aussi être victime de violences conjugales.
Comme elle le résume :
ce qui est attendu, c’est d’être reconnu comme victime.
Des hommes victimes encore difficiles à compter
Ma première question était pourtant simple :
Existe-t-il des chiffres récents et suffisamment détaillés permettant de mesurer les violences conjugales subies par les hommes en France ?
L’étudiante m’a indiqué avoir trouvé quelques données du service statistique du ministère de l’Intérieur, mais pas de données aussi détaillées qu’elle l’aurait souhaité, notamment lorsqu’on cherche à distinguer violences psychologiques, physiques ou sexuelles.
Cette difficulté est importante.
Car avant de pouvoir mettre en place des politiques adaptées, former les professionnels ou développer des dispositifs répondant aux besoins des victimes, encore faut-il savoir qui sont ces victimes et quelles violences elles subissent.
Violences psychologiques, emprise, violences sexuelles : que savons-nous réellement ?
Je l’ai également interrogée sur les violences psychologiques et l’emprise.
Sa réponse est prudente : selon ses recherches, ces questions commencent seulement à prendre davantage de place dans les débats, y compris concernant les violences faites aux femmes.
Une violence physique peut laisser une trace visible.
L’emprise, l’humiliation, le contrôle, la dévalorisation permanente, l’isolement ou la peur sont beaucoup plus difficiles à mesurer.
Et lorsqu’une victime elle-même peine à mettre le mot violence sur ce qu’elle vit, comment apparaît-elle dans les statistiques ?
Je lui ai également posé une question qui me semblait essentielle :
les violences sexuelles subies par les hommes au sein du couple sont-elles étudiées en France ?
Dans les recherches qu’elle avait effectuées au moment de nos échanges, elle m’a répondu n’avoir rien trouvé spécifiquement sur ce sujet.
Cela ne signifie évidemment pas qu’aucune recherche française n’existe.
Cela montre en revanche combien ces travaux peuvent être difficiles à identifier, même pour quelqu’un qui recherche précisément des informations sur les hommes victimes.
Des travaux existent néanmoins.
L’étudiante m’a notamment orienté vers le mémoire d’Élodie Gautherot, réalisé dans le cadre d’un Master 2 de droit pénal et sciences criminelles et consacré aux hommes victimes de violences conjugales.
Elle cite également plusieurs ouvrages : L’Homme battu de Sophie Torrent, Les Hommes victimes de violences conjugales de Geneviève Schmit, ainsi que d’autres témoignages ou récits consacrés au sujet.
Mais au regard de toutes les questions qui restent ouvertes, le champ de recherche apparaît encore largement à approfondir.
98 % : mais 98 % de quoi ?
Le document de la CNAF que cette étudiante m’a ensuite transmis constitue une excellente illustration de la prudence nécessaire lorsque nous utilisons des statistiques sur les violences conjugales.
Entre décembre 2023 et novembre 2024, 35 000 personnes ont bénéficié de l’aide universelle d’urgence destinée aux victimes de violences conjugales. 98 % de ces bénéficiaires étaient des femmes. 2026_essentiel_233_aide_univers…
98 %.
Pris isolément, le chiffre est spectaculaire.
Mais que mesure-t-il réellement ?
Il ne signifie pas que 98 % de l’ensemble des victimes de violences conjugales sont des femmes.
Il signifie que 98 % des personnes ayant bénéficié de ce dispositif particulier pendant sa première année étaient des femmes.
La différence est fondamentale.
D’autant que cette aide est ouverte aux victimes de violences conjugales et couvre explicitement les violences verbales, physiques, sexuelles, psychologiques et économiques. 2026_essentiel_233_aide_univers…
Durant cette première année, 41 700 demandes ont été déposées et 35 000 acceptées, soit 84 %. La CNAF indique que la majorité des rejets est liée à l’absence des justificatifs officiels exigés.
Le rapport apporte d’ailleurs d’autres informations intéressantes.
Le montant moyen de l’aide était de 890 euros pour les femmes et 750 euros pour les hommes. Parmi les hommes bénéficiaires, 10 % ont reçu cette aide sous forme de prêt, contre 2 % des femmes. Plus d’un tiers des hommes bénéficiaires n’avaient pas d’enfant à charge, contre 20 % des femmes. 2026_essentiel_233_aide_univers…
Ces chiffres ne permettent toujours pas de connaître la proportion réelle d’hommes parmi l’ensemble des victimes de violences conjugales.
Mais ils établissent au moins une réalité :
des hommes ont recours à ce dispositif parce qu’ils sont victimes de violences conjugales.
Ils existent dans les données.
Même lorsqu’ils y sont très minoritaires.
Des structures réellement adaptées aux hommes ?
Je lui ai également demandé quelles structures françaises étaient spécifiquement consacrées aux hommes victimes.
Au moment de ses recherches, elle connaissait SOS Hommes Battus, mais n’avait pas identifié d’autre structure spécifiquement consacrée à leur accueil.
En revanche, lorsqu’elle a rencontré des associations ou des professionnels accueillant différents publics, elle ne m’a pas décrit de différence particulière dans la manière d’accompagner un homme une fois sa situation reconnue.
Cette réponse oblige à éviter une conclusion trop facile.
Le problème n’est peut-être pas simplement :
« Personne ne sait accompagner les hommes. »
La question pourrait aussi être :
« Combien d’hommes arrivent jusqu’à l’accompagnement ? »
Combien s’arrêtent avant ?
Combien ne se considèrent jamais comme victimes ?
Combien ne déposent jamais plainte ?
Combien ne sollicitent aucune structure ?
Nous manquons encore de réponses suffisamment précises.
Regarder également ce qui se passe ailleurs
L’étudiante avait commencé à examiner la situation dans d’autres pays.
Ses recherches étaient encore exploratoires et elle insistait elle-même sur la nécessité de les approfondir.
Elle évoquait notamment le Royaume-Uni, où elle avait trouvé la trace d’une ligne spécifique qui aurait ensuite fermé faute de moyens.
Elle avait également échangé avec un homme vivant au Canada qui lui avait raconté que la police lui aurait conseillé de quitter son domicile, sans lui proposer de solution concrète. Père d’une petite fille, il ne souhaitait pas simplement partir.
Il s’agit d’un témoignage individuel, qui ne permet évidemment aucune généralisation sur la prise en charge au Canada.
Mais il soulève une question très concrète :
dire à une victime de partir est une chose. Lui donner réellement les moyens de partir en est une autre.
Alors, qu’est-ce qui manque aujourd’hui ?
C’est la dernière question que je lui ai posée.
Sa réponse fait apparaître plusieurs priorités.
D’abord, des statistiques plus claires, permettant notamment de mieux distinguer victimes et personnes mises en cause.
Ensuite, davantage de recherche, particulièrement sur les formes de violences encore insuffisamment documentées.
Elle insiste également sur la nécessité d’une communication publique laissant une place aux hommes victimes.
Enfin, elle évoque la formation des professionnels.
L’objectif ne devrait pas être de présumer qu’un homme est victime.
Il devrait être de permettre aux professionnels de penser que cette possibilité existe et de savoir entendre, repérer et orienter une victime lorsqu’elle se présente.
Une phrase de l’étudiante résume finalement assez bien le problème :
« On parle plus en termes de chiffre que de victime. »
Et je crois qu’elle mérite que l’on s’y arrête.
Les chiffres sont indispensables.
Ils permettent de mesurer, de comparer et d’orienter les politiques publiques.
Mais derrière 98 %, il y a des personnes.
Et derrière 2 %, il y a aussi des personnes.
Une victime reste une victime
Reconnaître les hommes victimes ne consiste pas à minimiser les violences subies par les femmes.
Ce n’est pas une compétition entre victimes.
Ce n’est pas davantage une bataille de pourcentages.
C’est accepter une idée finalement très simple :
une victime doit pouvoir être reconnue comme victime indépendamment de son sexe.
Une femme victime doit pouvoir être entendue, protégée et accompagnée.
Un homme victime doit pouvoir l’être également.
Et peut-être devons-nous commencer par poser une question extrêmement simple à toute personne dont la situation nous inquiète :
« Est-ce que quelqu’un vous fait du mal ? »
Sans présumer de la réponse.
Sans présumer du sexe de la victime.
Sans présumer du sexe de l’auteur.
Parce qu’avant les statistiques, avant les dispositifs et avant les débats, il y a toujours une personne.
Une victime reste une victime, quel que soit son genre.
Axel Rivage

À propos d’Axel Rivage Père engagé et créateur du podcast L’Ombre Invisible, Axel documente le parcours des hommes face aux violences conjugales et aux défis de la justice familiale.
À travers ses écrits et ses témoignages, il œuvre pour que le silence ne soit plus une fatalité.




