Je ne buvais pas pour boire
Quand l’alcool et les médicaments deviennent une manière de tenir
Il y a des sujets dont j’ai beaucoup parlé depuis que j’ai commencé à raconter mon histoire.
Les violences psychologiques.
L’emprise.
Les conflits parentaux.
La justice.
Les services sociaux.
La place du père.
La protection d’un enfant.
La reconstruction.
Il en est un, pourtant, que j’ai jusqu’ici très peu abordé.
L’alcool et les médicaments.
Peut-être parce que ce sujet est plus difficile à raconter. Peut-être aussi parce que, pendant longtemps, je ne l’ai pas moi-même regardé sous cet angle.
Je ne buvais pas pour boire.
Je buvais pour que quelque chose s’arrête.
Quand le verre devient une béquille
Je n’avais jamais imaginé qu’un jour je pourrais boire les quantités que j’ai fini par boire.
Il m’est arrivé de consommer jusqu’à un litre et demi de vin le midi, puis à nouveau un litre et demi le soir.
Écrire cette phrase aujourd’hui me paraît presque irréel.
Je n’étais pourtant pas dans l’image que je me faisais alors de l’alcoolisme. Je ne cachais pas des bouteilles. Je n’attendais pas fébrilement de pouvoir boire. Je ne recherchais pas l’ivresse pour elle-même.
Ce que je recherchais, c’était l’apaisement.
Lorsque l’angoisse devenait trop forte, boire faisait baisser momentanément la pression.
Pendant quelques heures, cela permettait de tenir.
Et c’est précisément là que se trouve le piège.
Parce qu’une solution qui soulage quelques heures peut progressivement devenir une habitude. Puis une nécessité. Et l’on peut franchir des seuils sans même avoir conscience d’être en train de les franchir.
Il n’y avait pas que l’alcool
À cette période se sont également ajoutés les antidépresseurs et les somnifères, parfois à des doses importantes.
Tout cela finissait par se mélanger.
L’alcool.
Les médicaments.
La fatigue.
Les angoisses.
Les nuits difficiles.
Et cette impression permanente d’avoir encore quelque chose à affronter le lendemain.
Avec le recul, je comprends mieux le mécanisme.
Je ne cherchais pas un plaisir.
Je cherchais à ne plus ressentir pendant quelques heures ce que je n’arrivais plus à supporter.
Un expert psychiatre m’avait d’ailleurs expliqué à l’époque que ma consommation relevait, selon son analyse, d’un mécanisme de compensation.
Ce mot m’est resté.
Compenser.
Compenser la peur.
Compenser l’angoisse.
Compenser l’épuisement.
Compenser le sentiment d’être seul face à une situation qui semblait ne jamais devoir prendre fin.
On ne voit pas toujours le moment où l’on bascule
C’est probablement ce qui me frappe le plus aujourd’hui.
Je n’ai pas décidé un matin de devenir dépendant à quelque chose.
Il n’y a pas eu de frontière nette.
Il y a eu une succession de journées difficiles.
Puis des journées encore plus difficiles.
Un verre qui apaise.
Un médicament qui permet de dormir.
Puis davantage.
Et progressivement, quelque chose s’installe.
Sans bruit.
Lorsque l’on parle d’addiction, on regarde souvent le produit : l’alcool, les médicaments, la drogue.
Mais derrière le produit, il y a parfois une autre question :
Qu’est-ce que cette personne essaie désespérément de faire taire ?
La cage
J’ai récemment découvert, grâce à une publication de Johann Bollinger et de l’association Les Voyageurs de la Lumière – L’Amour d’un Papa, l’expérience connue sous le nom de Rat Park.
Je ne la connaissais pas.
Elle m’a surtout amené à réfléchir à la place de l’environnement, de l’isolement et du lien humain dans les conduites addictives.
Je ne prétends évidemment pas qu’une expérience scientifique puisse résumer une histoire humaine, encore moins expliquer à elle seule les mécanismes complexes d’une addiction.
Mais une image m’a parlé immédiatement :
celle de la cage.
Parce que ma cage n’avait pas de barreaux.
Elle était faite d’angoisse, de procédures, de conflits, de peur pour ma fille, d’épuisement et du sentiment que ma vie se rétrécissait progressivement autour de moi.
Et lorsqu’un être humain ne sait plus comment sortir de sa cage, il peut chercher quelque chose qui lui permette simplement d’y rester encore quelques heures.
Pour moi, pendant une période de ma vie, il y eut l’alcool et les médicaments.
« Papa, je veux que tu t’en sortes »
Puis il y a eu cette phrase.
Une phrase de ma fille.
« Papa, je veux que tu t’en sortes. »
Je l’ai racontée dans mon livre parce qu’elle représente l’un des moments essentiels de mon existence.
À cette époque, j’étais arrivé à un point où je pensais pouvoir tout abandonner.
Je voulais disparaître de cette vie-là. J’envisageais même de devenir sans domicile, comme si renoncer à tout pouvait enfin me libérer de tout.
Et ma fille m’a dit ces quelques mots.
Papa, je veux que tu t’en sortes.
Je ne sais pas si elle pouvait mesurer ce qu’ils provoqueraient.
Moi, je le sais.
Ils ont constitué un point de bascule.
J’ai décidé d’arrêter.
L’alcool.
Les médicaments.
Cette manière de survivre qui, progressivement, était elle-même devenue une prison.
Les mois qui ont suivi ont été difficiles. Je l’ai fait à l’époque largement seul, ce que je raconte comme un élément de mon parcours et certainement pas comme une méthode à reproduire : un sevrage d’alcool ou de certains médicaments peut nécessiter un véritable accompagnement médical.
Mais quelque chose avait changé.
Pour la première fois depuis longtemps, je n’essayais plus seulement de tenir.
J’essayais de revenir.
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Comprendre plutôt que juger
C’est peut-être ce que cette période m’a appris.
Lorsque quelqu’un boit trop, prend trop de médicaments ou développe une dépendance, il est facile de regarder uniquement son comportement.
Il est beaucoup plus difficile de demander :
Que lui est-il arrivé ?
Que cherche-t-il à calmer ?
De quoi essaie-t-il de s’échapper ?
Depuis combien de temps tient-il comme il peut ?
Et surtout : qu’est-ce qui pourrait lui permettre de retrouver du lien, de l’espoir, une perspective ?
Je ne cherche pas à banaliser l’alcool ni les addictions.
Je sais aujourd’hui à quel point elles peuvent devenir dangereuses.
Mais je crois que l’on ne peut pas toujours comprendre une dépendance en regardant uniquement la bouteille.
Parfois, il faut regarder la cage autour.
Je ne buvais pas pour boire
Aujourd’hui, cette période appartient à mon histoire.
Elle fait partie de ces choses que je n’aurais jamais imaginé vivre.
Lorsque je regarde les vingt dernières années, je pourrais presque en sourire en disant que l’existence m’a fait un « prix de gros » : violences psychologiques, stérilité masculine, dysfonctionnements judiciaires et sociaux, harcèlement scolaire subi par ma fille, effondrement professionnel et financier, alcool et médicaments…
Mais cette énumération serait incomplète.
Parce qu’il faudrait ajouter le dernier mot.
Résilience.
Je n’ai pas écrit Renaître pour ma fille uniquement pour raconter ce qui m’est arrivé.
Je l’ai écrit parce qu’après avoir passé des années à essayer de survivre, j’ai découvert qu’il était encore possible de reconstruire quelque chose.
Et lorsqu’aujourd’hui je repense à cette période où je buvais pour faire taire mes angoisses, je comprends mieux le chemin parcouru.
Je ne buvais pas pour boire.
Je buvais pour tenir.
Aujourd’hui, je n’ai plus envie de tenir.
J’ai envie de vivre.

À propos d’Axel Rivage Père engagé et créateur du podcast L’Ombre Invisible, Axel documente le parcours des hommes face aux violences conjugales et aux défis de la justice familiale.
À travers ses écrits et ses témoignages, il œuvre pour que le silence ne soit plus une fatalité.




